Capitalisme : visions quantitatives et qualitatives

Dans ce billet, je présente deux approches différentes de la situation actuelle du capitalisme. Celle de Let’s make money de Erwin Wagenhofer qui laisse présager que le capitalisme sauvage nous conduit tout droit au bain de sang et celle de Alex Tabarrok qui nous dit que le PIB est prêt a repartir sur des taux de croissance peut être même plus élevés que ceux des 50 dernières années.

Il me semble intéressant de noter que si les idées qui mènent à ces conclusions sont divergentes, les narrations des deux exposés sont fondamentalement différentes. Let’s make money opère à travers une approche purement qualitative du capitalisme, peu de chiffres, une série de reportages et d’interviews de personnalités très variées réunies par un même intérêt pour l’économie. Alex Tabarrok nous présente une pensée systémique qui se développe sur le slogan : “an idea, one world, one market“.


En parlant de Let’s make money, la plupart des observateurs relatent les propos de Mark Mobius de Franklin Templeton Investments : « Le meilleur moment pour acheter, c’est lorsque le sang coule dans les rues ». Je pense qu’il ne s’agit même pas de propos exagérés et que nombreux sont les banquiers et investisseurs qui pensent de la sorte. Les conditions du tournage et sur la façon dont Erwin Wagenhofer a obtenu ses interviews restent plus énigmatiques. Le passage qui a retenu toute mon attention est le récit de cet ancien conseiller d’Etat qui raconte comment prend forme l’impérialisme américain. L’objectif des Etats-Unis : s’approvisionner en matières premières à bas prix. Cela est rendu possible par une domination en trois phases : De l’argent est prêté à ces pays via le FMI et sont alors en situation de dépendance ce qui permet aux Etats-Unis d’octroyer de nouvelles dettes en échange de matières premières à bas prix. Si, pour une raison quelconque les dirigeants ne se montrent pas coopératifs et ne sont pas tentés par une richesse aussi soudaine qu’importante, ils sont « délogés » de leurs fonctions manu militari. Le cas extrême consiste à avoir un dirigeant rebelle qui a des services de sécurité importants au-quel cas, la solution se trouve dans la guerre. L’ancien conseiller explique que c’est la raison de la guerre contre l’Irak et Saddam Hussein. Let’s make money aborde la question du rapport de force au niveau national sous l’angle de ce qu’il est convenu d’appeler l’impérialisme américain. L’idée « an idea, one world, one market » évacue complètement la question des rapports de force à travers l’hypothèse implicite que les individus sont tellement actifs et tmobilisés pour abreuver la soif de consommation de leurs concitoyens, que finalement, tout le monde sort gagnant de cette fabuleuse mécanique.Cela pose question de la redistribution de la richesse, nous y reviendrons plus tard.

Alex Tabarrok aborde de façon claire la limitation des ressources naturelles comme frein à la croissance continue qu’il entrevoit, c’est pour mieux rejeter l’objection en argumentant que l’augmentation du prix des matières premières conduit à développer des technologies moins énergivores et à être en mesure exploiter des sources d’énergie jusqu’ici trop coûteuses. Let’s make money laisse apparaitre en filigrane que la dégradation des conditions environnementales se posent d’abord pour les populations défavorisées (notamment a travers de l’exemple de l’Inde).
Let’s make money en faisant parler le capitalisme décomplexé, Alex Tabarrok en prêchant la croissance sans fin m’amènent à aborder deux angles sous lequel je vois le monde aujourd’hui.

J’ai la conviction, que penser le monde sous l’angle des rapports de force permet de dégager une lecture simple et intéressante du capitalisme contemporain. Pour qu’existent des rapports de force, il nous faut d’abord des protagonistes. Balzac avait bien vu que l’argent était le nerf de la guerre et que la noblesse mourrait à petit feu en demandant que la bourgeoisie lui octroie toujours plus de crédits. Les capitaux, la Finance mondiale, les grandes banques et les fonds d’investissement : voilà notre premier protagoniste. Même si l’Etat a cédé du terrain depuis la révolution néo libérale, il reste l’infrastructure de base du monde d’aujourd’hui en tant que souverain. Le dernier acteur est moins facilement identifiable mais prend de plus en plus place en contestant Etats et entreprise. La société civile impose un code de conduite (consomm’acteurs, activisme actionnarial, syndicats, associations environnementales, altermondialistes…) aux entreprises et a l’Etat et proposent toute une gamme de services dans leurs interstices (ONG, associations de quartiers…).
Voici comment j’illustrerai les relations qui régissent la cohabitation entre ces trois grands acteurs :

Schéma sur les rapports de force

Si le capital trône au sommet de la pyramide, il ne faut pas oublier que la noblesse était au sommet de la société par ordres et que le capital ne pourrait occuper cette position sans l’existence des deux autres.
Nous avons déjà évoqué des problématiques liées à l’éducation dans KM, dans ce cas précis, je ne sais pas si ranger l’éducation sous la société civile ou sous l’Etat, le débat reste ouvert !
Si je n’ai pas été très tendre avec Alex Tabarrok jusqu’à présent, je trouve l’idée et par-dessus tout l’enthousiasme qui soutiennent la démonstration exemplaires. J’ai tout de même envie de poser la question : La croissance, pour quoi faire ?
Oui, il y a eu et il existe encore dans les pays en voie de développement une certaine naïveté par rapport a la croissance. La croissance reste pour une idée liée à la modernité, celle d’un progrès infini. Il est compréhensible que l’idée et ses manifestations pratiques soient grisantes : pensez à l’Inde, un des pays les plus pauvres du monde, où, soudain (en 15 ans a peine), les immeubles et le confort modernes envahissent tout dans un mouvement de grand enthousiasme, où les déplacements deviennent plus faciles et où apparaissent toute une gamme de divertissements et d’activités.
Mr Alex Tabarrok, plus un marché est grand plus on peut amortir des coûts de conception et de développement importants. L’argument ne prend cependant pas en compte la diversité des cultures, pratiques qui empêchent qu’un jour le marché mondial ne soit complètement uniforme et ignore le fait que les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel… La croissance, comme principal objectif d’une société n’est pas non plus tenable lorsque la majorité ne voit plus ses conditions de vie s’améliorer, ce qui est le cas aujourd’hui.

La croissance dans sa voracité quantitative se nourrit bien souvent d’éléments pré existants. Un exemple parmi d’autres nous est livré dans Let’s make money avec la privatisation du tram de Vienne ou la « mise en valeur » du littoral espagnol en construisant des complexes fantômes.
Au-delà de la croissance du PIB, je crois qu’il est temps aujourd’hui de focaliser notre attention sur trois autres thèmes :

L’éducation et la transmission des savoirs, sans obligatoirement qu’échange financier, il y ait. La qualité de vie et l’environnement et un sens de la convivialité.
L’ère moderne était basée sur la philosophie des Lumières. L’individu était au centre de ce système et son but ultime était la possession matérielle visant à augmenter son indépendance. Cette logique historique a été renversée par les développements du capitalisme au XXème siècle : la possession matérielle devient de plus en plus un facteur de dépendance (la consommation comme seule réalisation de soi ; développement du marketing et de ses techniques de manipulation de l’esprit ; endettement et surendettement des sociétés et des individus pour consommer, etc.). L’émergence actuelle de la société civile et des media sociaux nous démontrent que cette logique satisfait de moins en moins de monde et qu’il est temps de corriger le tir pour rétablir un certain équilibre.

Alors oui, j’ai la même envie d’optimisme que Alex Tabarrok. Mon optimisme ne porte cependant pas sur le même objet. Je suis optimiste sur le fait que société civile, entreprises et Etat peuvent se mobiliser sur des thèmes comme l’éducation et la qualité de vie pour développer des espaces de convivialité. Et comme Jeremy Rifkin dans le rêve européen, je pense que l’Europe a de nombreux avantages pour amorcer ce mouvement et devenir un nouveau modèle.

Karlos pour KM


One Response to “Capitalisme : visions quantitatives et qualitatives”

  • Marcos Says:

    Cher Karlos,

    Tu indiques à juste titre les limites culturelles à l’expansion indéfinie du marché. Mais ces limites sont aussi tout simplement biologiques ! Notre bonne vieille Terre ne supportera pas qu’un milliard de chinois et d’indiens adopte le mode de vie occidental (et aussi, soit dit en passant, que les occidentaux continuent à brûler la chandelle par les deux bouts).

    Cette question des limites du capitalisme est vieille comme le monde. Marx croyait que ces limites étaient économiques (l’exploitation des travailleurs générant une mortelle sous-consommation) ; il avait entrevu la parade colonialiste à cette limite (expansion géographique du marché), mais pas la parade qu’a représenté l’établissement de la société de consommation (expansion culturelle du marché).

    Mais qui sait, le capitalisme dépassera peut-être sa limite biologique par la colonisation de la Lune, ou par le développement des mondes virtuels ? Plus rien ne saurait nous surprendre…

    Bien à toi,

    Marcos

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