Schumpeter, le mal connu

Que retient-on du 20ème siècle en matière de théorie économique ? Schématiquement, trois courants semblent avoir concentré l’essentiel des débats : le courant libéral (dans sa forme classique comme dans sa forme « néolibérale », à relier aux théories monétaristes), le courant keynésien, et enfin les courants d’inspiration marxiste, qui se sont efforcés d’adapter la parole originelle de Marx aux évolutions du capitalisme et aux échecs successifs du « socialisme réel ».

Ce partage bien délimité de la science économique a laissé peu de place à Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste inclassable tant par le contenu de ses analyses que par son caractère touche-à-tout, l’économie n’étant avec lui jamais loin de l’histoire, de la science politique, de la sociologie.

Que retient-on de Schumpeter, aujourd’hui ? La vulgate économique ne cite guère son nom qu’en deux occasions : tout d’abord, lorsqu’il s’agit de faire référence au rôle moteur de l’innovation dans le capitalisme ; ensuite, lorsqu’il est fait mention du phénomène de « destruction créatrice », bien connu des préparationnaires et des étudiants en économie, selon lequel les emplois détruits ici par les innovations de toutes sortes (nouveaux produits, nouveaux marchés, nouveaux processus de production, etc.) sont recréés sous d’autres formes ailleurs.

De nos jours, la « destruction créatrice » est souvent utilisée dans le débat public comme une justification macro-économique des délocalisations ou de l’automatisation des tâches à outrance (machines remplaçant les caissières de supermarché, par exemple), assimilant de fait Schumpeter à un théoricien plus glacial que le plus libéral des libéraux. Pourtant, lorsqu’il invente sa géniale formule, Schumpeter ne fait que dresser un constat en bon observateur des cycles économiques. Son point de vue est descriptif, et non normatif. Il ne prétend pas que la destruction créatrice doit être, mais qu’elle est.

Cet usage approximatif de la destruction créatrice est à l’image de toute l’œuvre de Schumpeter : trop méconnue. Pour qui souhaiterait s’y plonger plus profondément, Capitalisme, Socialisme, Démocratie, dernier ouvrage publié de son vivant (1942), demeure une excellente synthèse de la pensée de Schumpeter. Elle témoigne aussi de la drôlerie et de l’eccléctisme du bonhomme.

« Le capitalisme peut-il survivre ? Non, je ne crois pas qu’il le puisse. » entame ainsi Schumpeter, après une première digression sur Marx. Contrairement au célèbre barbu, il ne fonde pas son pronostic sur une faillite économique du capitalisme. Bien au contraire, il le croit capable de maintenir une production de richesses croissante, malgré les crises qui lui sont constitutives. L’échec du capitalisme, estime Schumpeter, se fera pour des raisons psycho-sociales. Pour faire court : le capitalisme s’effondrera parce que, sous l’effet de sa propre mécanique, plus personne, même parmi la classe bourgeoise, n’aura envie de lui.

Comment Schumpeter chemine-t-il jusqu’à cette conclusion ? Son point de départ est le rôle central joué par l’entrepreneur dans la civilisation et dans la culture du capitalisme. Au-delà de sa simple fonction économique, l’entrepreneur est en effet identifié comme le « héros » de la société capitaliste : de lui se dégage une aura qui bénéficie à toute la classe bourgeoise, et qui permet également d’entraîner avec lui les meilleures intelligences dans l’aventure capitaliste. Toute la motivation que les individus peuvent éprouver à travailler ou à se dépasser dans la société capitaliste provient de cette figure mythique de l’entrepreneur ; l’american way of life n’est qu’une traduction de ce fait.

Or, constate Schumpeter, les évolutions intrinsèques du capitalisme (émergence de la grande entreprise, coût croissant de l’innovation) conduisent à un effacement, voire même à une disparition, de la figure de l’entrepreneur.     « L’innovation elle-même est en voie d’être ramenée à une routine. Le progrès technique devient toujours davantage l’affaire d’équipes de spécialistes entraînés qui travaillent sur commande et dont les méthodes leur permettent de prévoir les résultats pratiques de leurs recherches. Au romantisme des aventures commerciales d’antan succède rapidement le prosaïsme, en notre temps où il est devenu possible de soumettre à un calcul strict tant de choses qui naguère devaient être entrevues dans un éclair d’intuition géniale. » En résumé, le progrès technique tend à se dépersonnaliser, à se bureaucratiser dans des unités industrielles géantes, privant la classe bourgeoise du prestige et de la légitimité qu’elle tire de l’entrepreneur.

Cette bureaucratisation affecte également la pratique de la propriété, cœur de la civilisation capitaliste. « L’évolution capitaliste, en substituant un simple paquet d’actions aux murs et aux machines d’une usine, dévitalise la notion de propriété. […] Le possesseur d’un titre abstrait perd la volonté de combattre économiquement, politiquement, physiquement pour « son » usine. […] Or, cette évaporation de la substance matérielle de la propriété affecte, non seulement l’attitude des possédants, mais encore celle des travailleurs et du public en général. L’appropriation dématérialisée, défonctionnalisée et absentéiste ne provoque pas et n’impose pas, comme le faisait la propriété de naguère, une allégeance morale. Finalement, il ne restera personne pour se soucier réellement de la défendre – personne à l’intérieur et personne à l’extérieur des enceintes des sociétés géantes. »

Ainsi affaiblie, la forteresse capitaliste devient beaucoup plus sensible aux critiques, aux attaques, à l’hostilité dont elle est ordinairement l’objet du fait des crises économiques récurrentes constituant sa mécanique interne. Cette « décomposition » devant, selon Schumpeter, mener à l’avènement d’une société socialiste, dont il ne détaille guère les conditions : rupture violente ou transition subtile ?

Bien sûr, l’Histoire a trompé (pour l’instant) le pronostic de Schumpeter, comme celui de Marx : le capitalisme tient toujours sur ses deux jambes fermement ancrées. Mais on ressent quelque chose d’infiniment juste à sa lecture d’un capitalisme qui se bureaucratise et devient par là même moins séduisant, surtout moins porteur de sens. La « fatigue des élites » ou le désengagement des cadres n’en sont-il pas de premiers indices ?

Marcos pour KM


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