L’économie sociale : difficultés et avenir d’une idée ancienne

En France, l’économie sociale se définit comme l’ensemble des entreprises n’étant ni des entreprises publiques, ni des entreprises de type capitaliste : un tiers secteur couvrant des statuts juridiques aussi variés que les associations, les mutuelles (dans son sens large), les coopératives (de travailleurs ou d’achats) et les fondations.

Ces structures se distinguent des entreprises classiques car elles placent – en théorie – l’intérêt de leurs bénéficiaires au cœur de leur activité, sans le mettre en concurrence avec des intérêts extérieurs à l’entreprise. Par exemple, mutuelles et coopératives ne sont pas gouvernées par des actionnaires anonymes, mais par des représentants démocratiquement élus des clients « sociétaires » (dans le cas des mutuelles, qui ne possèdent en outre pas de capitaux propres ; ou dans le cas des banques coopératives, dont les sociétaires possèdent des parts sociales à la rémunération encadrée) ou bien par les salariés (dans le cas des coopératives de production).

Cette spécificité est supposée garantir une meilleure prise en compte de l’intérêt des bénéficiaires. Ce n’est ainsi pas un hasard si l’économie sociale a historiquement accompagné la démocratisation de certains produits répondant à des besoins fondamentaux (prévoyance et santé, crédit, assurance dommages), en les rendant accessibles à des populations qui en était jusqu’alors écartées. Ce n’est pas non plus un hasard si des structures d’économie sociale sont aujourd’hui fortement positionnées sur des secteurs peu (ou de moins en moins) occupés par l’Etat et ignorés par les entreprises capitalistes car faiblement rentables (on pense ainsi à la vigueur du milieu associatif sur le terrain de la dépendance comme sur celui de l’éducation populaire).

Fait étrange : alors que la crise financière et économique a ébranlé le capitalisme sur ses bases, alors que des millions de français sont impliqués, parfois sans le savoir, dans des structures d’économie sociale (la moitié des français est assurée via des mutuelles et possède un compte dans une banque coopérative ; plusieurs dizaines de millions sont engagés dans des associations ; selon le CNCRES, l’économie sociale représente environ 10% de l’emploi en France), il semble que cette belle idée reste largement méconnue, et qu’elle ne contribue pas au débat public. Pourtant, le statut juridique et l’objet social de ces entreprises peuvent apparaître comme des alternatives au court-termisme et à l’absence de prise en compte de l’intérêt collectif, aujourd’hui reprochés à l’économie capitaliste dans sa version financiarisée.

Cette méconnaissance de l’économie sociale tient à trois difficultés principales :

Une difficulté de lisibilité externe : l’économie sociale est un champ composé d’entreprises extrêmement diverses, que ce soit par leur taille (de la micro association aux banques coopératives comme les Caisses d’Epargne ou le Crédit Mutuel), leurs domaines d’activité (aussi vaste que faire se peut : une coopérative agricole pouvant côtoyer une association de covoiturage). La construction d’un message ou d’un projet fédérateur, dépassant la simple promotion des spécificités juridiques ou des valeurs, est dès lors rendu extrêmement complexe, en dépit de l’existence de syndicats professionnels. Ce constat a pu participer, par le passé, à un relatif isolement du secteur.

Une difficulté de banalisation : paradoxalement, la crise financière a vu la mise en cause de deux banques coopératives extrêmement importantes (les Caisses d’Epargne et les Banques populaires). Même si les pertes importantes qu’elles ont connues sont provenues d’une filiale commune, dont le statut n’était techniquement un statut d’économie sociale, ce qui s’est produit a été de nature à questionner le caractère authentiquement « coopératiste » des deux banques. Plus généralement, cette problématique se pose pour toutes les entreprises d’économie sociale parvenues à une taille importante, et qui peuvent paraître plus « gestionnaires » que « solidaires » parce que leurs spécificités (animation d’une vie démocratique, différenciation solidaire des produits, etc.) ne sont plus perçues. Un autre risque de banalisation peut exister à un autre niveau pour les associations : une assimilation au secteur public, liée à une forte dépendance aux deniers de l’Etat ou des collectivités territoriales.

Une difficulté liée à la concurrence sur les valeurs : par le passé, et certainement encore un peu aujourd’hui, certaines composantes de l’économie sociale n’ont pas su éviter un certain manichéisme dans leur perception de la vie économique. Au capitalisme, le cynisme et l’exploitation ; à l’économie sociale, la solidarité et le sens fraternel ! Or, en matière de valeurs, les mots comptent mais ne suffisent pas. Depuis plusieurs années, les entreprises capitalistes ont fait d’importants efforts pour redorer leur respectabilité, que ce soit par le développement durable, la responsabilité sociale des entreprises, etc. Peu importe la sincérité profonde de ces engagements et les progrès restant à faire : la démonstration a été visible, souvent étayée par des faits et relayée dans les médias, alors que l’économie sociale est apparue – à tort ou à raison – peu proactive sur le sujet. Il est vrai que, juridiquement, l’économie sociale a des prédispositions pour cultiver certaines valeurs ; mais elle ne peut prétendre en avoir naturellement le monopole.

Ces difficultés ne sont cependant pas rédhibitoires. Un certain nombre de tendances éclaire les perspectives d’avenir et plaide en faveur d’un regain d’intérêt pour l’économie sociale.

Le renouvellement de l’économie sociale au-delà de son champ traditionnel : la définition juridique de l’économie sociale, très statique, exclut de fait des mouvements d’entreprises alternatives très vigoureux tels que les entreprises d’insertion ou les entreprises impliquées dans le commerce équitable. Depuis quelques années, une tendance à l’ouverture se fait jour par la notion d’Economie Sociale et Solidaire, qui affaiblit la référence à la spécificité juridique, et dont les contours méritent encore d’être un peu mieux définis. C’est certainement par l’arrivée de nouvelles structures apportant des réponses originales à des besoins sociaux, et soutenues le cas échéant par les entreprises traditionnelles d’économie sociale, que le secteur parviendra le mieux à se renouveler. En effet, il ne faut pas oublier que la dynamique initiale de tout mouvement d’économie sociale est l’entrepreneuriat et l’innovation. Une économie sociale comprenant seulement des entreprises instituées et ne générant pas de « descendance » verrait certainement son avenir compromis. L’importance d’un « solidarité financière » entre mouvements d’économie sociale est à ce titre majeure, pour des entreprises ne pouvant financer leur développement sur les marchés financiers.

L’exemple international : les pays en voie de développement offrent de plus en plus d’exemples de réussites de démarches d’économie sociale (coopératives, tontines, micro assurance et micro crédit), sur lesquels il faut s’appuyer dans une approche pédagogique grand public.

Un regain d’intérêt dans l’enseignement et la recherche : les universités et les grandes écoles multiplient, depuis plusieurs années, les formations théoriques ou professionnelles dédiées aux entreprises d’économie sociale ; un récent colloque de l’ADDES (Association pour le Développement de la Documentation en Economie Sociale), faisait également mention d’une nouvelle vigueur de la recherche sur des thématiques d’économie sociale, quel que soit le champ considéré (gestion, économie, sociologie, histoire, etc.). Lorsque l’on sait l’importance prise par les milieux académiques dans l’émergence des paradigmes économiques, cette tendance ne peut que susciter un certain optimisme.

 Marcos pour KM


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