juil 23 2009

L’économie sociale : difficultés et avenir d’une idée ancienne

En France, l’économie sociale se définit comme l’ensemble des entreprises n’étant ni des entreprises publiques, ni des entreprises de type capitaliste : un tiers secteur couvrant des statuts juridiques aussi variés que les associations, les mutuelles (dans son sens large), les coopératives (de travailleurs ou d’achats) et les fondations.

Ces structures se distinguent des entreprises classiques car elles placent – en théorie – l’intérêt de leurs bénéficiaires au cœur de leur activité, sans le mettre en concurrence avec des intérêts extérieurs à l’entreprise. Par exemple, mutuelles et coopératives ne sont pas gouvernées par des actionnaires anonymes, mais par des représentants démocratiquement élus des clients « sociétaires » (dans le cas des mutuelles, qui ne possèdent en outre pas de capitaux propres ; ou dans le cas des banques coopératives, dont les sociétaires possèdent des parts sociales à la rémunération encadrée) ou bien par les salariés (dans le cas des coopératives de production).

Cette spécificité est supposée garantir une meilleure prise en compte de l’intérêt des bénéficiaires. Ce n’est ainsi pas un hasard si l’économie sociale a historiquement accompagné la démocratisation de certains produits répondant à des besoins fondamentaux (prévoyance et santé, crédit, assurance dommages), en les rendant accessibles à des populations qui en était jusqu’alors écartées. Ce n’est pas non plus un hasard si des structures d’économie sociale sont aujourd’hui fortement positionnées sur des secteurs peu (ou de moins en moins) occupés par l’Etat et ignorés par les entreprises capitalistes car faiblement rentables (on pense ainsi à la vigueur du milieu associatif sur le terrain de la dépendance comme sur celui de l’éducation populaire).

Fait étrange : alors que la crise financière et économique a ébranlé le capitalisme sur ses bases, alors que des millions de français sont impliqués, parfois sans le savoir, dans des structures d’économie sociale (la moitié des français est assurée via des mutuelles et possède un compte dans une banque coopérative ; plusieurs dizaines de millions sont engagés dans des associations ; selon le CNCRES, l’économie sociale représente environ 10% de l’emploi en France), il semble que cette belle idée reste largement méconnue, et qu’elle ne contribue pas au débat public. Pourtant, le statut juridique et l’objet social de ces entreprises peuvent apparaître comme des alternatives au court-termisme et à l’absence de prise en compte de l’intérêt collectif, aujourd’hui reprochés à l’économie capitaliste dans sa version financiarisée. Continue reading


juin 1 2009

Schumpeter, le mal connu

Que retient-on du 20ème siècle en matière de théorie économique ? Schématiquement, trois courants semblent avoir concentré l’essentiel des débats : le courant libéral (dans sa forme classique comme dans sa forme « néolibérale », à relier aux théories monétaristes), le courant keynésien, et enfin les courants d’inspiration marxiste, qui se sont efforcés d’adapter la parole originelle de Marx aux évolutions du capitalisme et aux échecs successifs du « socialisme réel ».

Ce partage bien délimité de la science économique a laissé peu de place à Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste inclassable tant par le contenu de ses analyses que par son caractère touche-à-tout, l’économie n’étant avec lui jamais loin de l’histoire, de la science politique, de la sociologie.

Que retient-on de Schumpeter, aujourd’hui ? La vulgate économique ne cite guère son nom qu’en deux occasions : tout d’abord, lorsqu’il s’agit de faire référence au rôle moteur de l’innovation dans le capitalisme ; ensuite, lorsqu’il est fait mention du phénomène de « destruction créatrice », bien connu des préparationnaires et des étudiants en économie, selon lequel les emplois détruits ici par les innovations de toutes sortes (nouveaux produits, nouveaux marchés, nouveaux processus de production, etc.) sont recréés sous d’autres formes ailleurs.

De nos jours, la « destruction créatrice » est souvent utilisée dans le débat public comme une justification macro-économique des délocalisations ou de l’automatisation des tâches à outrance (machines remplaçant les caissières de supermarché, par exemple), assimilant de fait Schumpeter à un théoricien plus glacial que le plus libéral des libéraux. Pourtant, lorsqu’il invente sa géniale formule, Schumpeter ne fait que dresser un constat en bon observateur des cycles économiques. Son point de vue est descriptif, et non normatif. Il ne prétend pas que la destruction créatrice doit être, mais qu’elle est. Continue reading