juin
1
2009
Que retient-on du 20ème siècle en matière de théorie économique ? Schématiquement, trois courants semblent avoir concentré l’essentiel des débats : le courant libéral (dans sa forme classique comme dans sa forme « néolibérale », à relier aux théories monétaristes), le courant keynésien, et enfin les courants d’inspiration marxiste, qui se sont efforcés d’adapter la parole originelle de Marx aux évolutions du capitalisme et aux échecs successifs du « socialisme réel ».
Ce partage bien délimité de la science économique a laissé peu de place à Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste inclassable tant par le contenu de ses analyses que par son caractère touche-à-tout, l’économie n’étant avec lui jamais loin de l’histoire, de la science politique, de la sociologie.
Que retient-on de Schumpeter, aujourd’hui ? La vulgate économique ne cite guère son nom qu’en deux occasions : tout d’abord, lorsqu’il s’agit de faire référence au rôle moteur de l’innovation dans le capitalisme ; ensuite, lorsqu’il est fait mention du phénomène de « destruction créatrice », bien connu des préparationnaires et des étudiants en économie, selon lequel les emplois détruits ici par les innovations de toutes sortes (nouveaux produits, nouveaux marchés, nouveaux processus de production, etc.) sont recréés sous d’autres formes ailleurs.
De nos jours, la « destruction créatrice » est souvent utilisée dans le débat public comme une justification macro-économique des délocalisations ou de l’automatisation des tâches à outrance (machines remplaçant les caissières de supermarché, par exemple), assimilant de fait Schumpeter à un théoricien plus glacial que le plus libéral des libéraux. Pourtant, lorsqu’il invente sa géniale formule, Schumpeter ne fait que dresser un constat en bon observateur des cycles économiques. Son point de vue est descriptif, et non normatif. Il ne prétend pas que la destruction créatrice doit être, mais qu’elle est. Continue reading
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mai
12
2009
J’ai lu et apprécié le dernière tribune de l’économiste Thomas Piketty, publiée dans Le Monde du 29 avril 2009, et reprise par le site ContreInfo . Sa thèse peut-être résumée ainsi : la crise a beau avoir donné un coup d’arrêt aux excès dérégulateurs apparus ces dernières décennies, elle ne suffira pas à elle seule à infléchir la tendance de fond que le capitalisme connaît depuis les années 1970.
Cette tendance de fond, c’est le retour à un capitalisme « patrimonial », créateur d’une société plus inégalitaire où les destins individuels dépendent davantage de la fortune accumulée (le capital) que du mérite (le travail).
Cette forme de capitalisme, explique clairement Thomas Piketty, a connu une longue parenthèse au milieu du siècle. Les années de guerre et de crise (1914-1945) ont en effet laminé les fortunes patrimoniales, tandis que les années de reconstruction (1945-1970) valorisaient le monde salarié et le travail, ainsi que l’idéal méritocratique l’accompagnant.
C’est fini, constate Thomas Piketty, qui pronostique que « les patrimoines et leurs revenus vont se situer au 21ème siècle à des niveaux au moins équivalents à ceux du 19ème siècle et du début du 20ème. » Empruntant une image littéraire intéressante, il estime possible que nous revenions dans « un monde où Vautrin pouvait benoîtement expliquer à Rastignac que la réussite par les études et le travail était une voie sans issue, et que la seule bonne stratégie d’ascension sociale consistait à mettre la main sur un patrimoine. » Avis aux amateurs de comédie humaine…
Marcos pour KM
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mai
7
2009
Dans ce billet, je présente deux approches différentes de la situation actuelle du capitalisme. Celle de Let’s make money de Erwin Wagenhofer qui laisse présager que le capitalisme sauvage nous conduit tout droit au bain de sang et celle de Alex Tabarrok qui nous dit que le PIB est prêt a repartir sur des taux de croissance peut être même plus élevés que ceux des 50 dernières années.
Il me semble intéressant de noter que si les idées qui mènent à ces conclusions sont divergentes, les narrations des deux exposés sont fondamentalement différentes. Let’s make money opère à travers une approche purement qualitative du capitalisme, peu de chiffres, une série de reportages et d’interviews de personnalités très variées réunies par un même intérêt pour l’économie. Alex Tabarrok nous présente une pensée systémique qui se développe sur le slogan : “an idea, one world, one market“.
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1 comment | tags: capitalisme, convivialité, education, pouvoir, rapports de force, redistribution | posted in penseurs, société civile
avr
30
2009
Toute bonne critique du capitalisme ne peut être détachée d’une analyse des mécanismes qui font son succès. Difficile, en effet, de prédire la chute imminente d’un système qui se distingue par sa longévité ; difficile, alors, de ne pas se pencher sur les raisons d’une telle pérennité.
Les théories en la matière ne manquent pas. Certains économistes soulignent le rôle joué par l’innovation dans le renouvellement constant du capitalisme. Des historiens mettent en avant le rôle de l’expansion guerrière (colonisation) et des conflits armés (guerres mondiales, guerre froide), qui lui ont permis de surmonter ses principales crises. Sur un registre plus sociologique, d’autres penseurs ont démontré la capacité du capitalisme à comprendre des attentes sociétales et à réaliser les promesses correspondantes (recherche de sécurité au cours des trente glorieuses ; recherche d’autonomie et d’épanouissement individuel à partir des années 1970). Plus largement, de nombreux courants se sont attachés à mettre en lumière que le capitalisme durait en déployant des logiques d’aliénation.
Dans tout ce vaste foisonnement d’idées, il est une grille de lecture permettant d’en réconcilier plusieurs. Elle pourrait être hardiment résumée de la sorte : si le capitalisme perdure, c’est qu’il crée chez les individus une perte de savoir-faire (et donc d’autonomie), ce qui les rend plus dépendant des institutions du capitalisme, et réduit ainsi leur capacité à se rebeller. Continue reading
5 comments | tags: capitalisme, critique, education | posted in Alienation, education, penseurs
avr
23
2009
Pour qui s’intéresse à la critique du capitalisme, Marx représente une figure incontournable. Son œuvre a beau avoir un siècle et demi d’âge, nombreux sont les concepts, les interprétations, les filiations qu’il a suscités et dont nous sommes encore tributaires aujourd’hui.
Cette longévité interpelle. Dans l’affirmation continue du mouvement ouvrier, dans les expériences des pays communistes, dans les poussées de fièvre qu’ont connues de nombreux pays (Mai 68 en France), et dans la vie politique de nombreuses démocraties, la référence à Marx et au marxisme est centrale – référence adorée ou référence honnie.
Le contraste dans la façon de considérer Marx est exacerbé aujourd’hui. Il est courant d’entendre dire, dans le débat public, que telle ou telle idée « alter » ou un tant soit peu « de gauche » a des « relents marxistes » : suprême dénigrement qui convoque, en toile de fond, le totalitarisme communiste, les goulags, les camps de rééducation et d’autres phénomènes peu glorieux… Qu’en dire ? Certes, le marxisme n’est ni le léninisme, ni le trotskisme, ni le stalinisme, ni le maoïsme… Certes, Marx n’a pas commandé les goulags, qui auraient certainement existé sans lui… Mais la justification qu’il a pu donner à la « dictature du prolétariat » n’est certainement pas étrangère à la violence qui a eu cours dans les pays communistes. Continue reading
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